L'enfant et sa compréhension du spectacle

December 15, 2017

 

 

« Les enfants comprennent-ils réellement le spectacle qui se déroule devant eux ? »

 

Voilà une question fréquemment posée lorsque l’on parle de spectacle pour enfants, encore davantage s’il est destiné à la toute petite enfance.

 

Cette interrogation, légitime, nous plonge parfois dans la perplexité … pourquoi l’enfant réagit-il comme-ci, fait-il comme ça, n’a-t-il pas réagit à ceci, n’a pas ri à cela ? Tout de suite, une conclusion s’immisce dans notre esprit ; l'enfant n’a rien compris, le spectacle n’est donc pas adapté son âge !

 

En tant que créatrice dédiée à l’enfance et à la toute petite enfance – et qui apprécie parfois l’abstrait et les formes artistiques moins conventionnelles – je me permets de témoigner de cette question qui nait souvent d’inquiétudes, de doutes ou de méprise quant au rôle de l'art. Il arrive en effet que l'on confonde art et pédagogie, qu'on les amalgame plutôt, peut-être en réponse aux contenus culturels plus commerciaux que nous connaissons tous. Nous investissons donc l'idée que le spectacle pour tout-petits devraient lui apprendre au moins quelque chose ! 

 

Lorsqu’on a payé des billets, mis les bottes, les manteaux, cherché le stationnement, lorsqu’on arrive finalement à la salle de spectacle en ayant déjoué les crises, les pleurs, les envies pressantes…on s’attend à ce que ça marche, à ce que la magie opère ! On attend des réactions précises : des rires, des exclamations, un pétillement dans le regard. On souhaite que l’enfant soit transporté par cette rencontre avec le spectacle, qu'il nous dise ensuite qu'il a aimé et qu'il nous raconte dans ses mots tout ce qu'il a retenu. C'est chouette lorsque tout se passe comme prévue. Sauf que … ce n'est pas toujours le cas ! Et pop, la balloune éclate.

 

Avant de laisser toute la place à la déception (et disons-le, à la frustration), apportons quelques nuances ; ça veut dire quoi, comprendre un spectacle ? Ne nous méprenons pas, les enfants sont immensément intelligents en plus d’avoir la sensibilité très aiguisée. Supposons qu’il existe vraiment huit formes d’intelligence distinctes (Howard Gardner, 1983), il serait extrêmement difficile de prédire ou d’exiger de quelle façon le spectacle sera ressenti, reçu, vécu … ni d’ailleurs compris.

 

Le tout-petit ne maitrise pas encore la logique du langage pour exprimer son appréciation, et celle-ci ne passe pas forcément par l’éclat de rire tant attendu, par l’excitation et le trépignement, ou par le résumé chronologique de l’histoire du spectacle. Si l’appréciation du tout petit spectateur ne passait simplement pas uniquement par les mots pour exister ? Comme nous tous, le tout-petit peut ne pas apprécier ce qu’il voit, être indifférent, ou préférer ne pas l’extérioriser. Tous les enfants ne sont pas extravertis de nature. De plus, le contentement que peut nous procurer une œuvre ne passe pas toujours par le plaisir ostentatoire, par le débordement de joie immédiat. À nous non plus, d'ailleurs.

 

Le temps est un autre facteur très relatif. Si nous, adultes, digérons rapidement toutes les excentricités qui nous apparaissent à chaque coin de rue, les bébés prennent toutefois du temps à métaboliser les nouvelles informations. Il n’est pas rare de voir de jeunes enfants répéter des mots entendus plusieurs jours plus tôt. Ou de les voir explorer suite à la sieste un mouvement entrevu par un danseur, ou de se mettre à parler d’un spectacle avec fougue quelques temps plus tard. La patience et l’observation peuvent être de bons moyens pour voir émerger soudainement une trace de ces moments vécus ensemble. Autrement, on doit s’en remettre à l’invisible, au merveilleux, et pourquoi pas, au bonheur simple du moment présent !    

 

Les artistes, soucieux d’offrir des spectacles réfléchis et adaptés, travaillent avec beaucoup de rigueur sur la portée de leurs oeuvres. Ils s'adressent au ressenti, souvent avec poésie, et donnent à chaque spectateur la possibilité de vivre le spectacle selon son propre bagage, sa disponibilité unique et sa sensibilité personnelle.

 

La question n’est peut-être pas « est-ce que », mais plutôt « comment ».

 

 

Share on Facebook
Share on Twitter
Please reload

Récents posts

Please reload

Catégories

Please reload